Si l'on entend par commémoration, une cérémonie festive destinée à célébrer l'annversaire des événements de mai, la réponse, pour moi, est
non. En revanche, si l'on entend par là un travail de mémoire et d'analyse, la réponse est, à l'évidence,
oui. Les semaines du printemps 68 ont secoué les "pays postindustrialisés" comme on disait à l'époque et la France en particulier. Dans cette mesure, elles appartiennent à l'histoire de nos sociétés.
Des événements que j'ai observés, en tant qu' étudiant à l'époque, je retiens d'abord un formidable bouillonnement dans une France qui commençait à s'ennuyer, dix ans après le retour au pouvoir du général de Gaulle. Mai 68 fut à cet égard un grand vent de fraicheur. Le campus de Mont-Saint-Aignan était devenu un laboratoire d'idées, toujours généreuses, souvent utopiques. A la volonté de changer le monde, se mêlaient aussi des revendications plus prosaïques : le droit de fumer dans les amphis (!), la mixité dans les pavillons universitaires, jusque là séparés rigoureusement entre garçons et filles, le remplacement des examens terminaux par un contrôle continu des connaissances.
La discussion passionnée n'était pas exempte d'une forme d'humour, parfois involontaire. Je me rappelle ainsi avoir entendu un jeune étudiant barbu (devenu plus tard un de mes amis) apostropher ses camarades qu'il jugeait sans doute trop tièdes ou trop conformistes : "vous n'êtes que de pauvres petits-fils de riches". Un esprit facétieux avait placardé sur l'escalier conduisant à l'administration un écriteau vengeur :"interdit aux étudiants et aux chiens". Quant aux professeurs, regroupés alors sous l'expression péjorative de "mandarins", ils évoluaient entre des postures différentes. Les uns (peu nombreux en droit, plus nombreux en lettres) assistaient aux AG (lire assemblées générales, pratiquemment permanentes) et soutenaient le mouvement de contestation. D'autres tentaient de conserver une apparence de continuité, dans un océan d'improvisation. La plupart se tenaient à l'écart, attendant que revienne, progressivement, l'ordre ancien des choses.
S'il fallait esquisser un modeste bilan, je dirai que Mai 68 a d'abord été un révélateur des blocages et des conservatismes de la société française, qui n'ont guère disparu depuis. Au titre des aspects positifs, il a marqué
l'irruption brutale des jeunes, jusqu'ici traités à part, dans le débat public. Il a aussi contribué à exalter
l'aspiration à la liberté, à l'autonomie des individus, ce qui est paradoxal pour un mouvement communautaire. En fait, la révolution des moeurs l'a emporté sur la révolution tout court. Mais, comme toujours, le pendule qui n'atteint pas l'équilibre est allé trop loin. La règle, l'autorité, ce que l'on pourrait appeler
l'ordre juste, en ont pris un sacré coup ! Les valeurs collectives se sont affaiblies, les institutions, qui méritaient sans doute d'être améliorées, ont subi un net discrédit. Dans son face à face avec l'Etat, le citoyen a-til gagné au change ? That's the question.
Rien n'en rend mieux compte que ce jugement de Paul Valéry, "
le monde souffre de deux maux : l'ordre et le désordre".