Ségolène et la gauche française

Nul ne peut préjuger de ce que sera la situation de la présidente de la Région Poitou-Charente à la rentrée mais Ségolène Royal est d’ores et déjà la petite «fiancée» des sondages et des médias, et par conséquent de la part plus ou moins importante du pays réel que cette persistance médiatique reflète. Ségolène Royal est cependant plus qu’un phénomène médiatique auquel ses rivaux socialistes, et plus largement, les responsables des mouvements de gauche, veulent la réduire. En effet, au-delà de la lune de miel qui se confirmera ou pas, elle incarne la vengeance de la réalité sur la dérive de la gauche française, désormais prisonnière des limbes alambiqués qu’elle s’est construite.

Ségolène est la punition venue là où la gauche pêche. Il fallait bien qu’il y en ait une et, finalement, il n’est pas déplaisant qu’elle aie le visage de Ségolène. Inconsciemment, plus que la seule originalité de son appartenance sexuelle, ce qui fait d’elle une sorte d’héroïne inattendue voire inespérée tient à cette dimension. Au fond, chacun se dit : « C’est bien fait pour eux ». Ségolène « nous » venge d’un Fabius qui a fait basculer la France dans le camp du non à la Constitution européenne à seule fin de se marquer à gauche pour incarner « une ligne politique crédible ». Elle « nous » venge du combat des éléphants si doctoraux, si sûrs d’eux, qui semblent avoir tout planifié, au sein de leurs laboratoires d’idées, de leurs réseaux, pour accéder au pouvoir suprême. Elle nous venge d’une gauche «sociologique» et «révolutionnaire», communicante et sophistiquée, prompte à exalter au sein du peuple et de ses composantes les récriminations envers le pouvoir, à espérer du pays qu’il se laisse aller à ses petits démons familiers de la contestation, pourvu que cela serve la cause partisane en dépit des dégâts causés.

Encore lorsque la gauche se piquait d’être utopique, pouvait-on encore lui réserver une certaine sympathie, mais il y a longtemps qu’elle est devenue, au pouvoir comme dans l’opposition, un catalyseur de populisme, de démagogie et de pures manoeuvres. Si gouverner, c’est prévoir, comment se satisfaire de voir, dix ans après que les lois Aubry instaurant, à rebours de la mondialisation, les 35 h, une prétendante à la magistrature suprême reçue comme elle l’a été en émettant de si prudentes réserves sur «les 35 h». Non pas qu’elles aient affaibli l’économie du pays, mis à mal la valeur travail, mais qu’elles ont nui à l’intérêt des plus faibles.

La gauche ne doit pas sa défaite de 2002 au hasard. Elle n’a pas perdu par défection et éparpillement des voix qu’elle considère être les siennes. Elle a perdu parce qu’elle a cessé depuis fort longtemps, à l’exception de quelques personnalités, d’être sincère avec elle-même et avec le pays. Elle exploite et ordonne la démocratie pour elle-même, non pas pour faire avancer le pays ni pour l’aider à prendre les décisions qu’il doit prendre ou réaliser les réformes nécessaires, mais pour y imposer son prisme idéologique.

A force d’être dans des calculs politiciens, des opérations médiatiques, des postures de surenchère, dans la récupération politique des phénomènes sociologiques où elle sait si bien déployer son discours sur les «inégalités ou d'injustices sociales», «le droit à la différence» ou encore «l’inéquité de la redistribution», elle a fini par trahir l’essence du politique et se mettre au service d’une nation «virtuelle», dont elle a patiemment «surfacé» le périmètre. Le pays réel – qui a une âme et une profondeur - s’y trouve engoncé, en quasi dépendance de nouvelles promesses «d’ordre juste», «de transformation sociale» et il a, ce qui constitue un paradoxe pour une nation telle la nôtre, le mal de lui-même. Cette gauche est championne dans l’éloge des communautarisme, des cultures contestataires, alter-mondialistes, et des différenciations. Elle puise dans ce vivier d’insatisfactions et de frustrations, qui sont naturelles jusqu’à un certain point dans un pays, une partie de sa légitimité. Malgré les prises de position sécuritaires de Ségolène Royal, elle manifeste une tolérance à la violence réputée née en réaction à la violence sociale, raciale, judiciaire ou économique. D’où son maniement complaisant, incompatible selon moi avec une vision républicaine, du concept de «désobéissance civile».

En dépit du beau printemps de Ségolène, la situation de la gauche, en définitive, s’est aggravée. Le projet socialiste pour 2007 qui fixe le cap des campagnes à venir est un catalogue convenu, avec une dialectique de «transformation de la société» et quelques idées démagogiques comme «le smic à 1500 € d’ici 2012», l’abrogation de quelques lois issues de l’actuelle majorité, la renationalisation d’EDF, sans lesquelles un projet de gauche en serait pas un projet de gauche et même l’aspiration à ramener, sur la question européenne, l’ensemble des autres nations de l’union à sa raison sociale «anti-ultra-libérale». Lui-même bloqué, le parti socialiste aime quand la société française est bloquée. Le fait est que, depuis 2002, il n’a pas fait son aggiornamento et, prisonnier d’alliances externes comme d’équilibres internes, il n’a pas renouvelé son corpus idéologique. Pire encore, il n’en émerge aucune ligne force, aucune cohérence. Il nous y fait voir son bric-à-brac. Mais s’il ne parvient pas à changer sa manière d’être dans une société, c’est peut-être davantage parce qu’il ne le peut pas sans voler en miettes que parce qu’il ne le veut pas. François Hollande est le Premier secrétaire de cette synthèse impossible, et c’est vraisemblablement sur cette base là que l’émergence de sa compagne, Ségolène Royal, s’est révélée d’ailleurs possible, peut-être inévitable, voire – cela n’est pas à exclure - tactique. Et c’est, vraisemblablement, aussi toute la limite de cette éclosion que viendront ou non adouber les militants. On voit certes une silhouette se lever. Mais on ne voit pas se dessiner, même en imaginant que soit mis un clocher en fond, la France, la vraie.

La vraie France. Si elle existe, je crois que la gauche l’a reniée, cette France là et qu'à un moment ou à un autre, il faudra qu'elle en paye le prix. Elle l’a ringardisée, elle et ses valeurs, un peu comme les années post-68, qui sont un peu les siennes, ont ringardisé Mireille Mathieu. Elle préfère la France sur laquelle elle conserve et organise son emprise, c’est-à-dire celle où elle arbitre entre des requérants divers au titre du pacte social ; c‘est-à-dire une France des banlieues difficiles où elle peut générer son discours sociologique auprès des populations «difficiles» et les saupoudrer de subsides, cultiver aussi une part de récrimination et de frustrations et y attacher son univers associatif et ses travailleurs sociaux; c’est-à-dire aussi une France de salariés attachés à leurs acquis comme l’étaient les privilégiés de l’Ancien régime à leurs prébendes au point que la citoyenneté ne se trouve plus être selon son vœu qu’une stagnation à l’intérieur d’une bulle spéculative dite du «progrès social».

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