Le Marité
Par Pierre Albertini, lundi 8 janvier 2007 à 21:05 :: Local :: #147 :: rss
C'est Gérard d'Aboville, le président (bien connu pour sa magnifique traversée de deux océans à la rame) de la Fondation du Patrimoine maritime et fluvial qui a présenté aux élus normands, dès 1999, le projet d'acquisition de ce bateau, dernier survivant de ces centaines de navires qui, pendant plus de quatre siècles, ont participé à la pêche à la morue, dans les eaux froides et brumeuses de Terre-Neuve.
Voici ce qu'il en dit : "Quoi de plus magnifique qu'un grand voilier ? C'est l'évocation du voyage lointain, du rêve, c'est le déplacement silencieux, presque magique d'une masse impressionnante. Dans le cas d'un navire en bois, c'est l'apogée d'une technique de construction millénaire. Mais un grand voilier c'est aussi un merveilleux outil de cohésion sociale, ainsi qu'une école irremplaçable de la mer et de la manoeuvre.
Mais il est des cas exceptionnels où un grand voilier, c'est encore beaucoup plus. C'est lorsque de tels bateaux sont porteurs de mémoire, mémoire des métiers et des hommes pour qui ils ont été construits. Enfin, là où un tel navire prend une valeur inestimable, c'est lorsqu'il est unique en son genre, lorsqu'il est "le dernier témoin".
Pour ceux qui voudraient mieux connaître l'aventure des morutiers, je conseille de lire "Le grand métier - Journal d'un capitaine de pêche de Fécamp", de J. Recher (Plon, coll. Terre humaine, 1977). Ce beau livre, hélas épuisé aujourd'hui, raconte, en termes simples et émouvants, la dureté des conditions de vie et de travail mais aussi la fierté des marins-pêcheurs. Le plaidoyer de G. d'Aboville, vite relayé par une association pour le retour du Marité, a convaincu les collectivités locales de faire le saut et de se porter acquéreur du bateau qui, malgré son pavillon suédois, portait encore son nom de baptême.
Un peu d'histoire : le Marité (contraction de Marie-Thérèse, fille de l'armateur Le Borgne) a été construit et mis à l'eau à Fécamp, en 1923. Après 6 campagnes de pêche à Terre-Neuve, dépassé par les nouvelles coques métalliques, il est vendu à un Danois : commence alors une longue et triste vie d'errance pour le bateau. Ce dernier fait du cabotage dans les îles Féroé puis, réquisitionné pendant la guerre, perd sa mâture et assure le transport de matériaux divers. Oublié au fond d'un port, il est repéré par de jeunes suédois qui le rachètent, en 1978, et entreprennent de le restaurer, à Stockholm, selon les plans d'origine qu'ils se sont procurés. L'entreprise durera plus de 10 ans ! Mais leurs efforts sont récompensés : le Marité navigue à nouveau, il traverse l'Atlantique et gagne même la course des grands voiliers, en 1992.
Un peu plus vieux, désormais séparés par les aléas de la vie, les propriétaires suédois mettent en vente le bateau, à la fin des années 90. Gérard d'Aboville l'apprend et se met en quête d'acquéreurs français potentiels, pour faire revenir le Marité en Normandie. Après de vaines tentatives auprès de mon prédécesseur, il prend contact avec moi, à l'été 2001...
La suite est plus connue. La ville de Rouen mobilise plusieurs partenaires (Région, Départements de S.Mme, de l'Eure et de la Manche, villes de Louviers et de Fécamp, Total) et un accord se fait sur le prix : 2,4 millions € (acquisition plus travaux de mise en conformité aux normes françaises). Le Marité revient à Rouen, son nouveau port d'attache, pour y recevoir le pavillon français.
L'actualité: après le périple de Thalassa, il était convenu que le navire serait mis en cale sèche pour y être ausculté. C'est ce qui est fait, sous l'égide du bureau Véritas, seul compétent pour l'autoriser à naviguer en haute-mer. L'enlèvement des bordés a révélé un "état de fatigue" de la vieille dame plus prononcé que prévu. Le fond du navire est bien conservé mais une grande partie des membrures d'origine -ses côtes si l'on veut- mérite d'être remplacées. 140 l'ont été depuis septembre. La dépense totale est évaluée à 2 millions €, essentiellement des heures de main-d'oeuvre.
Le GIP propriétaire en a financé la moitié par emprunt. Mais il n'est pas question de prendre en charge la totalité, le solde doit donc être trouvé auprès de mécènes qui accepteraient de concourir à la restauration de ce dernier témoin. Est-ce possible ? Je crois sincèrement que oui. La valeur historique et patrimoniale du Marité ne peut être contestée : une procédure de classement comme monument historique est d'ailleurs en cours auprès du Ministère de la Culture (130 navires en bénéficient déjà ).
Contribuer à cette renaissance du Marité a pour moi autant de sens que de restaurer un élément du patrimoine architectural ou industriel. Car il appartient à l'histoire maritime de notre pays.
Comme le dit encore G. d'Aboville : "Parce qu'un chantier naval fait partie de la vie normale d’un bateau et parce qu’il est le dernier témoin d’une part essentielle de l’histoire intime des familles normandes, le Marité sera restauré dans les règles de l’art avec cœur et passion".
En effet, contrairement à la plupart des vieux gréments dont la coque est désormais métallique (le Belem, par exemple), le Marité est le seul à être totalement en bois et à être remis en état comme il le mérite: aujourd'hui, 10 à 12 charpentiers de marine, assistés par les élèves d'un lycée professionnel, y travaillent en permanence comme vous pourrez le voir sur les photos que j'ai prises, il y a quelques jours.
Quelle autre ville que Rouen pouvait imaginer faire revenir en France le dernier survivant de ces bateaux de labeur sur lesquels des générations de marins ont, tour à tour, souffert et espéré ? De retour pour l'Armada, en juillet 2008, le Marité pourra témoigner de nouveau et être (pourquoi pas ?) le vecteur des valeurs qu'il a longtemps incarnées : celles du travail et la manoeuvre mais aussi celles de la solidarité et du partage. C'est le voeu que je forme en ce début d'année.

le marité dans la forme "Napoléon", à Cherbourg

les charpentiers Ă l'oeuvre

le remplacement des membrures
Voici ce qu'il en dit : "Quoi de plus magnifique qu'un grand voilier ? C'est l'évocation du voyage lointain, du rêve, c'est le déplacement silencieux, presque magique d'une masse impressionnante. Dans le cas d'un navire en bois, c'est l'apogée d'une technique de construction millénaire. Mais un grand voilier c'est aussi un merveilleux outil de cohésion sociale, ainsi qu'une école irremplaçable de la mer et de la manoeuvre.
Mais il est des cas exceptionnels où un grand voilier, c'est encore beaucoup plus. C'est lorsque de tels bateaux sont porteurs de mémoire, mémoire des métiers et des hommes pour qui ils ont été construits. Enfin, là où un tel navire prend une valeur inestimable, c'est lorsqu'il est unique en son genre, lorsqu'il est "le dernier témoin".
Pour ceux qui voudraient mieux connaître l'aventure des morutiers, je conseille de lire "Le grand métier - Journal d'un capitaine de pêche de Fécamp", de J. Recher (Plon, coll. Terre humaine, 1977). Ce beau livre, hélas épuisé aujourd'hui, raconte, en termes simples et émouvants, la dureté des conditions de vie et de travail mais aussi la fierté des marins-pêcheurs. Le plaidoyer de G. d'Aboville, vite relayé par une association pour le retour du Marité, a convaincu les collectivités locales de faire le saut et de se porter acquéreur du bateau qui, malgré son pavillon suédois, portait encore son nom de baptême.
Un peu d'histoire : le Marité (contraction de Marie-Thérèse, fille de l'armateur Le Borgne) a été construit et mis à l'eau à Fécamp, en 1923. Après 6 campagnes de pêche à Terre-Neuve, dépassé par les nouvelles coques métalliques, il est vendu à un Danois : commence alors une longue et triste vie d'errance pour le bateau. Ce dernier fait du cabotage dans les îles Féroé puis, réquisitionné pendant la guerre, perd sa mâture et assure le transport de matériaux divers. Oublié au fond d'un port, il est repéré par de jeunes suédois qui le rachètent, en 1978, et entreprennent de le restaurer, à Stockholm, selon les plans d'origine qu'ils se sont procurés. L'entreprise durera plus de 10 ans ! Mais leurs efforts sont récompensés : le Marité navigue à nouveau, il traverse l'Atlantique et gagne même la course des grands voiliers, en 1992.
Un peu plus vieux, désormais séparés par les aléas de la vie, les propriétaires suédois mettent en vente le bateau, à la fin des années 90. Gérard d'Aboville l'apprend et se met en quête d'acquéreurs français potentiels, pour faire revenir le Marité en Normandie. Après de vaines tentatives auprès de mon prédécesseur, il prend contact avec moi, à l'été 2001...
La suite est plus connue. La ville de Rouen mobilise plusieurs partenaires (Région, Départements de S.Mme, de l'Eure et de la Manche, villes de Louviers et de Fécamp, Total) et un accord se fait sur le prix : 2,4 millions € (acquisition plus travaux de mise en conformité aux normes françaises). Le Marité revient à Rouen, son nouveau port d'attache, pour y recevoir le pavillon français.
L'actualité: après le périple de Thalassa, il était convenu que le navire serait mis en cale sèche pour y être ausculté. C'est ce qui est fait, sous l'égide du bureau Véritas, seul compétent pour l'autoriser à naviguer en haute-mer. L'enlèvement des bordés a révélé un "état de fatigue" de la vieille dame plus prononcé que prévu. Le fond du navire est bien conservé mais une grande partie des membrures d'origine -ses côtes si l'on veut- mérite d'être remplacées. 140 l'ont été depuis septembre. La dépense totale est évaluée à 2 millions €, essentiellement des heures de main-d'oeuvre.
Le GIP propriétaire en a financé la moitié par emprunt. Mais il n'est pas question de prendre en charge la totalité, le solde doit donc être trouvé auprès de mécènes qui accepteraient de concourir à la restauration de ce dernier témoin. Est-ce possible ? Je crois sincèrement que oui. La valeur historique et patrimoniale du Marité ne peut être contestée : une procédure de classement comme monument historique est d'ailleurs en cours auprès du Ministère de la Culture (130 navires en bénéficient déjà ).
Contribuer à cette renaissance du Marité a pour moi autant de sens que de restaurer un élément du patrimoine architectural ou industriel. Car il appartient à l'histoire maritime de notre pays.
Comme le dit encore G. d'Aboville : "Parce qu'un chantier naval fait partie de la vie normale d’un bateau et parce qu’il est le dernier témoin d’une part essentielle de l’histoire intime des familles normandes, le Marité sera restauré dans les règles de l’art avec cœur et passion".
En effet, contrairement à la plupart des vieux gréments dont la coque est désormais métallique (le Belem, par exemple), le Marité est le seul à être totalement en bois et à être remis en état comme il le mérite: aujourd'hui, 10 à 12 charpentiers de marine, assistés par les élèves d'un lycée professionnel, y travaillent en permanence comme vous pourrez le voir sur les photos que j'ai prises, il y a quelques jours.
Quelle autre ville que Rouen pouvait imaginer faire revenir en France le dernier survivant de ces bateaux de labeur sur lesquels des générations de marins ont, tour à tour, souffert et espéré ? De retour pour l'Armada, en juillet 2008, le Marité pourra témoigner de nouveau et être (pourquoi pas ?) le vecteur des valeurs qu'il a longtemps incarnées : celles du travail et la manoeuvre mais aussi celles de la solidarité et du partage. C'est le voeu que je forme en ce début d'année.

le marité dans la forme "Napoléon", à Cherbourg

les charpentiers Ă l'oeuvre

le remplacement des membrures
Commentaires
1. Le lundi 8 janvier 2007 à 22:08, par chouchou
2. Le lundi 8 janvier 2007 à 22:44, par Sessyl
3. Le mardi 9 janvier 2007 à 21:11, par PIErre Albertini
4. Le mardi 16 janvier 2007 à 18:54, par aime francoise
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