mardi 5 juin 2007
Jeanne d'Arc et Rouen
Par Pierre Albertini, mardi 5 juin 2007 à 22:14 :: General

Dimanche dernier, a eu lieu l'hommage de la ville à Jeanne d'Arc, sur la place du Vieux-Marché, lieu de son martyre. Je vous propose la conclusion du discours que j'y ai prononcé.
Il y a, dans l'épopée de cette jeune lorraine, au service de son Dieu et de son roi, une part d'inaccessible à la seule raison. Préférant la prière au maniement de l'épée, galvanisant ses capitaines mais leur demandant de communier avec elle, résistant à ses juges et succombant à la tentation de l'abjuration pour éviter les flammes du supplice, doutant puis reprenant confiance, imposant toujours le respect de sa dignité de femme.
Dans la mémoire collective, Rouen assume une responsabilité particulière. Alors que d'autres célèbrent comme à Chinon, à Orléans, à Reims, à Beaugency, à Troyes, la libératrice et l'inspiratrice du couronnement du roi, notre ville honore toutes les facettes de Jeanne d'Arc : le chef de guerre emprisonné, la jeune femme captive de soudards, l'accusée confrontée à des juges vendus, enfin la suppliciée pour sa foi et son idéal. Synthèse d'une vie publique qui dura à peine deux ans mais l'a fait entrer définitivement dans notre histoire.
Jules Michelet, dans son Histoire de France, médite sur les diverses dimensions de cete réalité historique. Il ne peut s'empêcher de souligner la part d'énigme qu'elle contient. La France, tout au long de son histoire mouvementée, est riche de guerriers batailleurs, de poètes, d'artistes, de scientifiques au vaste génie. Mais Jeanne d'Arc n'est pas des leurs, elle est encore au-dessus d'eux. Parce qu'elle a un "signe à part : Bonté, charité, douceur d'âme". "Le sauveur de la France devait être une femme. La France était femme elle-même".
S'interrogeant sur l'importance de la libération d'Orléans, le grand médiéviste Jacques Le Goff soulignait, il y a peu, que Jeanne d'Arc "appartient à l'imaginaire français". Il ajoutait aussitôt combien"l'histoire est nécessaire pour donner une âme et une assise à la politique". Aucune nation n'a de figure vraiment semblable à elle. Elle appartient à tous, sans appartenir à personne. Aucun parti ne peut la revendiquer, seul, ni récuser le lien que sa mort a scellé avec le pays.
A l'origine d'une nation encore balbutiante, mais aussi "annonciatrice d'une humanité libérée et meilleure", selon Gabriel Hanotaux, le devoir de Rouen est d'en porter le message, au-delà de son temps.