Après un hyperprésident, engagé sur tous les fronts et exposant même sa vie privée au-delà du raisonnable, voici un chef de l'Etat plus "classique", plus en retrait, au moins en apparence. Mais les deux postures successives n'évitent pas les couacs, que les commentateurs appellent, au gré de leur humeur, tantôt "cacophonie", tantôt "amateurisme" : le dernier numéro de Marianne perd tout sens de la mesure en paraphrasant le mot de "chienlit", utilisé par le général de Gaulle en mai 68. Chacun y va de son explication sur l'étrangeté du couple Président-Premier ministre, sur les mésententes au sein de l'équipe gouvernementale, sur l'inexpérience de certains ministres, sur la démobilisation des dép(i)tés frustrés de ne pas être associés aux grandes orientations. Il y a un peu de vrai dans tout cela.

Mais le fond du problème est, à mes yeux, ailleurs : dans le hiatus entre le discours du candidat Sarkozy et la réalité de l'action publique, dix mois après. Sur quoi le candidat Sarkozy a-t-il été élu ? sur le retour de la volonté en politique (en opposition directe avec la double présidence Chirac), sur la croissance à libérer, sur le pouvoir d'achat à retrouver, sur l'autorité à restaurer. En bref, sur une forte espérance en un redressement rapide du pays, à la manière de 1958.

Or, au printemps 2008, l'environnement économique ayant fortement limitéles marges d'action, de quoi parle-t-on, jour après jour ? d'un plan de réduction des dépenses publiques, y compris dans l'Education nationale et la santé, de la hausse des produits de base (pétrole, blé, lait, riz), d'éventuels reports d'engagements sociaux tels que le Revenu de Solidarité, de l'allongement programmé de la durée de cotisation-retraite...Il y a bien un décalage entre les attentes suscitées par l'élection de Nicolas Sarkozy et la perception actuelle des priorités gouvernementales. C'est la raison première du désarroi du plus grand nombre et de la déception de beaucoup. C'est aussi la cause des tâtonnements répétitifs au sommet de l'Etat.

Quelle pédagogie a été mise en oeuvre pour expliquer cette inflexion nécessaire ? Qui a décrit aux Français l'ampleur de la crise financière, ses retombées sur l'économie et sur notre pays ? Au contraire, la communication gouvernementale s'est engluée dans des paroles lénifiantes puis s'est obstinée à ne pas parler de rigueur, niant une réalité différente perçue par nos concitoyens. Il est inutile d'espérer en un redresement significatif de la lisibilité et de la popularité de l'action gouvernementale tant que deux conditions n'auront pas été remplies :

-expliquer sans détours aux Français les données du nouvel environnement international (financier et économique)
-reconnaître la nécessité d'une correction temporaire de trajectoire et rejalonner l'action à venir sur deux ou trois ans, autour de priorités simples. C'est le cap que nos concitoyens ne perçoivent plus !

La France est difficilement gouvernable. Elle l'est moins encore lorsque ses dirigeants s'abstiennent de donner du sens à leur action. La discussion convenue sur la cacophonie, l'amateurisme ou l'inexpérience est une aimable façon d'amuser la galerie. Comme le fait, dans son registre, une opposition socialiste qui n'a rien gagné en crédibilité malgré sa victoire aux municipales. Il est urgent d'entreprendre la seule RGPP qui compte : la révision générale du parler (vrai) politique.