Blog de Pierre Albertini

jeudi 29 mai 2008

Le Grand Projet de Ville de Rouen vidé d'une grande part de sa substance


Je n'ai pas l'intention d'être la "mouche du coche" de la nouvelle équipe municipale. Je n'interviendrai donc pas à tout propos pour critiquer ce que font mes successeurs. Le maire tire sa légitimité de l'élection, il est fondé à concrétiser son projet et tout jugement hâtif serait déplacé. Cependant, ce que j'ai lu ce matin dans la presse locale me conduit à sortir du silence et à faire une exception pour un sujet d'importance : le Grand Projet de Ville.

L'ambition du GPV, conclu en 2000 et mis en oeuvre en 2001, est de refaire de quartiers trop longtemps délaissés des quartiers à part entière, concourant comme les autres au développement de la ville. Il implique une action simultanée sur plusieurs facteurs :
- les transports (désenclavement),
- l'espace et les équipements publics (attractivité),
- le logement (confort des habitants),
- la formation et l'emploi (insertion).
Peut-on agir sur le cadre et les conditions de vie sans améliorer chacun de ces aspects de la politique de la ville ? Personnellement, je ne le crois pas. Or les premiers choix de V. Fourneyron et Y. Robert visent à réduire l'ambition du GPV et l'engagement financier de la ville. Des pans entiers passent à la trappe. En voici quelques exemples : abandonné le projet de grand parc, lieu de détente et de rencontres à la Lombardie, sévèrement limitée la restructuration du Chatelet à l'urbanisme chaotique, abandonné le transfert de services municipaux à la Grand-Mare, remise en cause de la réhabilitation des Jules Adeline à Grammont...Le quartier écologique, répondant à un appel à projet européen et reconnu comme très sérieux, a fait l'objet d'un retrait pur et simple par la municipalité.

Et que dire de la méthode pratiquée ? Aucun des urbanistes ayant travaillé sur ces quartiers, aucun des bailleurs sociaux engagés dans la réhabilitation des logements n'a été préalablement entendu. Les habitants, les associations ont-ils été consultés ? La commission de la hache fonctionne à jet continu, en circuit fermé. Priorité au logement, le reste on verra plus tard, dit-on dans l'entourage du maire. Erreur funeste car tout se tient, dans la dégradation comme dans la réhabilitation des quartiers sensibles. Rappelons-nous l'échec des politiques précédentes, sectorisées donc inefficaces. Comment attirer de nouveaux habitants sur les Hauts de Rouen si l'espace public, les équipements, le climat social, la tranquillité ne suivent pas ? C'est tout l'équilibre du peuplement de ces quartiers qui en souffrira.

C'est l'avenir de toute la ville qui dépend de sa capacité à ne pas laisser au bord du chemin 15 % de ses habitants. Il n'y a pas de dynamisme économique sans cohésion sociale. En amputant le GPV de sa substance, en renonçant à bénéficier d'une grande part de l'aide de l'Etat et des fonds européens, la ville fait un choix financier : mais est-ce un choix socialement pertinent ?

dimanche 25 mai 2008

Les 35 heures : 10 ans déjà !

1998-2008 : dix ans déjà. La réduction du temps de travail est un objectif louable, à condition d'être négociée et de prendre en compte la situation particulière des secteurs professionnels et des entreprises concernées. Pour cette raison, comme député, j'avais fortement soutenu la démarche initiée par Gilles de Robien qui reposait sur la discussion et combattu fermement celle de Martine Aubry, quelques années plus tard.

10 ans après, le bilan des 35 heures est globalement négatif même si certains effets positifs existent ici ou là. Car la réalité n'est jamais entièrement noire ou totalement rose. Si l'on en croit les résultats d'un sondage que vient de réaliser l'IFOP, l'appréciation des Français confirme celle que portaient la plupart des économistes. Qu'on en juge :

Diriez-vous que, d'une manière générale, les 35 heures ont eu des conséquences plutôt positives, plutôt négatives ou ni positives ni négatives ...?
- plutĂ´t positives sur le tourisme et les loisirs : 60 %
- plutôt négatives sur les cadences et les rythmes de travail : 52 %, sur le niveau de consommation des ménages : 50 %, sur la compétitivité des entreprises : 52 %, le niveau des salaires : 69 %.

Enfin, n'oublions pas qu'environ un tiers des salariés n'est pas concerné par le dispositif des 35 heures. On en a peu parlé depuis 10 ans.

jeudi 22 mai 2008

Un rite...

Ce matin, j'ai croisé à plusieurs reprises le cortège des manifestants, regroupé d'abord rive gauche et se déroulant ensuite rive droite. Rassemblement coloré, bon enfant mais soigneusement réparti entre des organisations syndicales soucieuses de ne pas se mélanger et de comparer leur force de mobilisation. Banderoles, drapeaux et ballons, pétards et haut-parleurs, tous les ingrédients classiques d'une manifestation réussie étaient réunis. Les chants entonnés traduisaient la diversité des inspirations : entre les appels à la grève générale, la Carmagnole rivalisait avec l'inoubliable "Félicie" de Fernandel. Tout cela faisait songer à l'accomplissement d'un rite, au fond sympathique, une de ces traditions que notre pays nostalgique ne veut pas voir disparaître même s'il est sans illusion sur leur efficacité.

Tous les quatre ans, l'espérance de vie en France gagne un an. Quelques métiers usants mis à part, qui pourrait nier que la forme physique des retraités d'aujourd'hui se soit améliorée depuis une ou deux générations ? Mais ces arguments simples avaient peu de chance d'être entendus par des manifestants convaincus qu'une autre solution existe, sans pouvoir dire laquelle. Français nous sommes, Français nous restons, peuple singulier et inimitable mais qui gagnerait sans doute à s'inspirer de temps à autre de ce qui se passe ailleurs...

mercredi 21 mai 2008

Quelques paysages traversés




mardi 20 mai 2008

Réforme des institutions : que peut-on en attendre ?



Au moment où l'on s'apprête à célébrer le 50e anniversaire de la Constitution du 4 octobre 1958, s'engage au Parlement une réforme des institutions, souhaitée par une large majorité politique. Pourtant, paradoxalement, le sort de cette réforme n'est pas encore scellé. Les gaullistes la trouvent trop ambitieuse, les socialistes trop timide, certains parlementaires font une question de principe de l'adoption de tel ou tel amendement (introduction d'une dose de proportionnelle, réforme du Sénat, comptabilisation du temps de parole du chef de l'Etat, principe de l'équilibre budgétaire, référendum sur l'adhésion de la Turquie à l'UE...). Ce cumul d'insatisfactions partielles compromet l'adoption d'une révision qui implique, rappelons-le, une majorité des 3/5 au Congrès. Encore une illustration de l'esprit français, très prompt à soulever à tout instant des questions de principe et à perdre de vue le jugement de Voltaire selon lequel "le mieux est l'ennemi du bien".

Pour ma part, je souhaite seulement revenir sur un aspect présenté comme essentiel de cette réforme : la revalorisation du rôle du Parlement, trop effacé depuis l'origine. Dans le projet soumis au Parlement et amendé par la Commission des lois, figurent des dispositions certes intéressantes pour rééquilibrer l'exercice du pouvoir :
le partage de l'ordre du jour, jusqu'ici aux mains du Gouvernement
l'ouverture de la discussion en séance sur le texte adopté en commission,
l'augmentation du nombre des commissions permanentes, alors limité à 6
la restriction des prérogatives gouvernementales dans la procédure législative (urgence, utilisation du 49.3)
la reconnaissance du pouvoir parlementaire d'évaluation des politiques publiques
l'exercice d'un droit de véto sur les désignations opérées par le président de la République.

Tout cela est bel et bon. Mais je doute que ces modifications suffisent à faire du Parlement un lieu actif de contrôle. En renonçant à interdire le cumul des mandats, le constituant renonce à traiter l'une des causes majeures de l'effacement parlementaire depuis 1958. Or, ce cumul qui conduit à privilégier les fonctions locales (maire, président) sur l'assiduité parlementaire ne cesse hélas de progresser. Il est beaucoup plus important aujourd'hui que sous la IIIe et la IVe République. C'est par ailleurs une spécificité française, en Europe : partout ailleurs, l'élu choisit sa voie : nationale ou locale, sans vouloir jouer sur les deux tableaux. Il ne suffit pas d'accroître les attributions des parlementaires pour que ces derniers les exercent concrètement et efficacement. Déjà, les députés sont restés très en deçà de leur possibilité de contrôle. Cet état d'esprit a toutes les chances de subsister tant que le cumul des mandats, aggravé par la "dictature" des investitures données par les instances dirigeantes des partis, ne sera pas interdit dans notre pays. Je souhaite me tromper mais, au vu de l'expérience, je crains que non.

L'avenir dira si mon pronostic est fondé.

mercredi 7 mai 2008

Blog en veille pendant une quinzaine de jours.

Plus libre de mon temps, je pars demain sur le GR 20 et vous dis donc Ă  bientĂ´t.

Les 24 Heures motonautiques de Rouen : pour ou contre ?



Les 24 Heures motonautiques de Rouen viennent à peine de se terminer que déjà la presse se fait l'écho de leur "avenir menacé". Le débat est ouvert : pour ou contre cette manifestation sportive, unique en son genre ? Je donne ici mon point de vue, exprimez le vôtre, en toute liberté !

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dimanche 4 mai 2008

Faut-il commémorer mai 68 ?



Si l'on entend par commémoration, une cérémonie festive destinée à célébrer l'annversaire des événements de mai, la réponse, pour moi, est non. En revanche, si l'on entend par là un travail de mémoire et d'analyse, la réponse est, à l'évidence, oui. Les semaines du printemps 68 ont secoué les "pays postindustrialisés" comme on disait à l'époque et la France en particulier. Dans cette mesure, elles appartiennent à l'histoire de nos sociétés.

Des événements que j'ai observés, en tant qu' étudiant à l'époque, je retiens d'abord un formidable bouillonnement dans une France qui commençait à s'ennuyer, dix ans après le retour au pouvoir du général de Gaulle. Mai 68 fut à cet égard un grand vent de fraicheur. Le campus de Mont-Saint-Aignan était devenu un laboratoire d'idées, toujours généreuses, souvent utopiques. A la volonté de changer le monde, se mêlaient aussi des revendications plus prosaïques : le droit de fumer dans les amphis (!), la mixité dans les pavillons universitaires, jusque là séparés rigoureusement entre garçons et filles, le remplacement des examens terminaux par un contrôle continu des connaissances.

La discussion passionnée n'était pas exempte d'une forme d'humour, parfois involontaire. Je me rappelle ainsi avoir entendu un jeune étudiant barbu (devenu plus tard un de mes amis) apostropher ses camarades qu'il jugeait sans doute trop tièdes ou trop conformistes : "vous n'êtes que de pauvres petits-fils de riches". Un esprit facétieux avait placardé sur l'escalier conduisant à l'administration un écriteau vengeur :"interdit aux étudiants et aux chiens". Quant aux professeurs, regroupés alors sous l'expression péjorative de "mandarins", ils évoluaient entre des postures différentes. Les uns (peu nombreux en droit, plus nombreux en lettres) assistaient aux AG (lire assemblées générales, pratiquemment permanentes) et soutenaient le mouvement de contestation. D'autres tentaient de conserver une apparence de continuité, dans un océan d'improvisation. La plupart se tenaient à l'écart, attendant que revienne, progressivement, l'ordre ancien des choses.

S'il fallait esquisser un modeste bilan, je dirai que Mai 68 a d'abord été un révélateur des blocages et des conservatismes de la société française, qui n'ont guère disparu depuis. Au titre des aspects positifs, il a marqué l'irruption brutale des jeunes, jusqu'ici traités à part, dans le débat public. Il a aussi contribué à exalter l'aspiration à la liberté, à l'autonomie des individus, ce qui est paradoxal pour un mouvement communautaire. En fait, la révolution des moeurs l'a emporté sur la révolution tout court. Mais, comme toujours, le pendule qui n'atteint pas l'équilibre est allé trop loin. La règle, l'autorité, ce que l'on pourrait appeler l'ordre juste, en ont pris un sacré coup ! Les valeurs collectives se sont affaiblies, les institutions, qui méritaient sans doute d'être améliorées, ont subi un net discrédit. Dans son face à face avec l'Etat, le citoyen a-til gagné au change ? That's the question.

Rien n'en rend mieux compte que ce jugement de Paul Valéry, "l'humanité souffre de deux maux : l'ordre et le désordre".