samedi 24 juillet 2010
Le feuilleton Woerth : quelles leçons en tirer ?
Par Pierre Albertini, samedi 24 juillet 2010 à 20:22 :: General
Depuis plusieurs semaines, chaque jour apporte son lot de témoignages contradictoires sur le financement de l'UMP ou de tel ou tel de ses membres, les conditions du recrutement de la femme du ministre, l'évasion fiscale et les dons de Liliane Bettencourt. On a bien du mal à séparer le vrai du faux dans ce feuilleton alimenté de surcroßt par un pitoyable rÚglement de comptes entre une fille et sa mÚre. Trois questions dominent l'affaire :
-y a-t-il eu financement occulte d'un parti politique ou de la campagne de tel ou tel candidat ?
-le ministre du budget a-t-il pesé, directement ou indirectement, sur l'embauche de sa femme ?
-est-il intervenu auprÚs de ses services pour éviter à la famille Bettencourt un contrÎle fiscal ?
Personnellement, les versions contradictoires fournies par des tĂ©moins pas toujours dĂ©sintĂ©ressĂ©s ne me permettent pas d'avoir sur ces divers points une rĂ©ponse tranchĂ©e : j'avoue ne pas savoir. Beaucoup de gens sont sans doute dans le mĂȘme Ă©tat de doute. Ma seule certitude est l'exposition Ă un risque de conflit d'intĂ©rĂȘts rĂ©sultant des fonctions exercĂ©es par son Ă©pouse : le bon sens qui est souvent une forme Ă©lĂ©mentaire d'Ă©thique aurait dĂ» conduire Eric Woerth Ă lui dĂ©conseiller d'occuper un tel poste.
Dans cette affaire, l'emballement mĂ©diatique a Ă©tĂ© Ă son comble. On n'a pas hĂ©sitĂ© Ă faire Ă©tat de l'enregistrement, illĂ©gal, de conversations, de procĂšs-verbaux de dĂ©positions...On a assistĂ© Ă une vĂ©ritable course Ă la rĂ©vĂ©lation, entre les sites internet, les journaux et les magazines. Qu'on s'entende bien : je ne reproche nullement aux journalistes de recueillir des sources, de procĂ©der Ă des investigations pour dĂ©livrer au public la petite part de vĂ©ritĂ© qu'ils recherchent. Ils ne font que leur mĂ©tier. Et si nous n'avions que des mĂ©dias asservis, nous perdrions beaucoup au change. Ce qui me choque en revanche, dans cette dĂ©mocratie de l'instantanĂ© et de l'Ă©motionnel, c'est la disparition totale de toute prĂ©somption d'innocence. Si la justice disposait, dans notre pays, d'une rĂ©putation d'indĂ©pendance Ă l'Ă©gard du pouvoir politique, l'accusĂ© ne serait pas ainsi condamnĂ© avant d'avoir Ă©tĂ© jugĂ©. On attendrait plus sereinement le verdict du juge. Certes, le soupçon ne disparaĂźtrait pas pour autant mais la confiance faite au pouvoir judiciaire, reposant sur un statut protecteur, serait un contrepoids naturel aux medias impatients. Il n'en est rien, hĂ©las. La France ne veut pas reconnaĂźtre la justice comme un vĂ©ritable pouvoir Ă©quilibrant les autres. Le vrai progrĂšs serait d'abandonner cette culture hĂ©ritĂ©e de l'Ancien RĂ©gime. Dans un Etat de droit, on a besoin de jugescapables de rĂ©sister aux pressions des grands intĂ©rĂȘts et des puissants.
En attendant cette petite révolution, le fossé entre le peuple et ses dirigeants ne cesse de s'approfondir. Le seul bénéficiare sera le populisme. .