Depuis plusieurs semaines, chaque jour apporte son lot de témoignages contradictoires sur le financement de l'UMP ou de tel ou tel de ses membres, les conditions du recrutement de la femme du ministre, l'évasion fiscale et les dons de Liliane Bettencourt. On a bien du mal à séparer le vrai du faux dans ce feuilleton alimenté de surcroît par un pitoyable règlement de comptes entre une fille et sa mère. Trois questions dominent l'affaire :
-y a-t-il eu financement occulte d'un parti politique ou de la campagne de tel ou tel candidat ?
-le ministre du budget a-t-il pesé, directement ou indirectement, sur l'embauche de sa femme ?
-est-il intervenu auprès de ses services pour éviter à la famille Bettencourt un contrôle fiscal ?

Personnellement, les versions contradictoires fournies par des témoins pas toujours désintéressés ne me permettent pas d'avoir sur ces divers points une réponse tranchée : j'avoue ne pas savoir. Beaucoup de gens sont sans doute dans le même état de doute. Ma seule certitude est l'exposition à un risque de conflit d'intérêts résultant des fonctions exercées par son épouse : le bon sens qui est souvent une forme élémentaire d'éthique aurait dû conduire Eric Woerth à lui déconseiller d'occuper un tel poste.

Dans cette affaire, l'emballement médiatique a été à son comble. On n'a pas hésité à faire état de l'enregistrement, illégal, de conversations, de procès-verbaux de dépositions...On a assisté à une véritable course à la révélation, entre les sites internet, les journaux et les magazines. Qu'on s'entende bien : je ne reproche nullement aux journalistes de recueillir des sources, de procéder à des investigations pour délivrer au public la petite part de vérité qu'ils recherchent. Ils ne font que leur métier. Et si nous n'avions que des médias asservis, nous perdrions beaucoup au change. Ce qui me choque en revanche, dans cette démocratie de l'instantané et de l'émotionnel, c'est la disparition totale de toute présomption d'innocence. Si la justice disposait, dans notre pays, d'une réputation d'indépendance à l'égard du pouvoir politique, l'accusé ne serait pas ainsi condamné avant d'avoir été jugé. On attendrait plus sereinement le verdict du juge. Certes, le soupçon ne disparaîtrait pas pour autant mais la confiance faite au pouvoir judiciaire, reposant sur un statut protecteur, serait un contrepoids naturel aux medias impatients. Il n'en est rien, hélas. La France ne veut pas reconnaître la justice comme un véritable pouvoir équilibrant les autres. Le vrai progrès serait d'abandonner cette culture héritée de l'Ancien Régime. Dans un Etat de droit, on a besoin de jugescapables de résister aux pressions des grands intérêts et des puissants.

En attendant cette petite révolution, le fossé entre le peuple et ses dirigeants ne cesse de s'approfondir. Le seul bénéficiare sera le populisme. .